Les transports éducatifs

Nous avons été chargées, dans le cadre de notre stage à l’Unité de soins à domicile, d’accompagner en voiture deux enfants entre leur domicile et un groupe thérapeutique : Camille, une petite blonde de 5 ans, aux yeux verts tout ronds, et Michel, un brun ténébreux de 6 ans.

Ces enfants participent au groupe thérapeutique depuis deux ans, suite à l’indication de leur référent psychiatre, intervenant depuis longtemps auprès de leur famille en grande difficulté. Les parents, pris dans leur propre détresse, ont du mal à assurer l’accompagnement régulier de leur enfant vers un lieu de soins. Ainsi, sa prise en charge par l’institution garantit la présence hebdomadaire des enfants.

La spécificité de cet accompagnement tient au fait qu’il s’effectue en voiture. Dans un article à paraître, Myriam David considère « la voiture comme instrument thérapeutique ». Elle a constaté que cet espace clos peut avoir une fonction contenante pour des enfants plutôt dispersés, qui ont des conduites impulsives, attaquant parfois l’adulte, et pouvant se mettre en danger.

Lors de ces trajets, nous sommes particulièrement attentives aux six temps décrits par ce même auteur dans Le Placement familial (p. 334).

  1. Le départ de la famille.
  2. Le trajet aller.
  3. Les retrouvailles avec le groupe.
  4. Le départ du groupe.
  5. Le trajet retour.
  6. Les retrouvailles avec la famille.

Afin de gérer ces différents moments, chaque enfant met en place des stratégies psychiques plus ou moins élaborées. Selon ses possibilités, son mode de fonctionnement, et aussi en fonction de la survenue d’événements anxiogènes, l’enfant va avoir besoin de faire durer ces moments de transition afin de se les approprier, de les maîtriser ou, au contraire, de court-circuiter les possibilités d’élaboration de l’absence et des retrouvailles, d’établissement de liens entre les différents lieux et les différentes personnes. En effet, courir vers la voiture sans même croiser le regard de ceux qu’il retrouve et de ceux qu’il quitte peut être un moyen pour l’enfant de ne pas penser l’absence et de lutter ainsi contre l’angoisse qui lui est associée. Dire « au revoir », c’est signifier verbalement qu’on se quitte et dire « bonjour », c’est aussi reconnaître que, pendant un moment, on ne s’est pas vu. Dans les deux cas, il est douloureux, voire impossible, d’accepter que l’autre existe indépendamment de soi et qu’il peut donc vous manquer.

Quand il faut quitter la maison

Pendant environ un mois, Michel a eu des difficultés à venir, au point même de renoncer plusieurs fois à participer au groupe. Une accompagnatrice montait chez lui, lui rappelait qu’il avait sa place dans le groupe et que l’équipe l’attendait. Elle se trouvait alors aux prises, non seulement avec les difficultés de l’enfant, mais aussi avec la tendance de la mère à retarder le moment du départ, si départ il y avait.

On a, dans cette séquence, un aperçu du besoin qu’a Michel de maîtriser la rencontre et le déroulement des événements et la jubilation qu’il éprouve lorsqu’il y réussit. À la lumière de l’histoire familiale, nous avons pensé qu’il s’agissait pour lui de préserver un espace personnel trop facilement effracté. Nous étions donc là, dans une fonction de tiers, pour soutenir et l’enfant et la mère dans ce temps de séparation.

Michel est donc un enfant qui se fait attendre, situation passablement désagréable pour les accompagnatrices, tenues en haleine du fait de son imprévisibilité. Jamais sûres qu’il acceptera de venir, nous redoutons l’échec dans notre mission. Nous vivons simultanément deux mouvements : patience bienveillante et irritation profonde face à cet enfant qui, dans sa toute-puissance, semble tout diriger.

La mère de Michel me fait entrer et m’explique que son fils ne veut pas venir, comme la dernière fois, et qu’il n’est donc pas prêt. Je fais remarquer que le psychiatre m’a dit qu’ils étaient convenus ensemble que Michel reviendrait. D’accord sur ce point, elle va essayer de convaincre son fils de mettre ses tennis. Elle s’adresse à lui avec précaution, comme si elle craignait de le contrarier : « Michel, tu te caches ? tu pourrais dire bonjour à Marie qui est venue te chercher. » Nous nous avançons vers la chambre. Michel est encore en chaussettes, mais habillé, net progrès par rapport à la fois précédente où il était en pyjama. Il joue avec un yo-yo, ne me répond pas quand je lui dis bonjour mais il me regarde et sourit. Il répète qu’il ne veut pas venir et qu’il ne veut pas mettre ses tennis. Sa mère lui rappelle la volonté exprimée par le médecin et ajoute que, s’il veut quitter ce groupe, il faut au moins qu’il aille dire au revoir aux thérapeutes. Toujours en chaussettes, Michel affirme qu’il ne viendra pas parce qu’il n’a pas le droit d’apporter son yo-yo. Je l’assure du contraire, mais, comme il ne se décide toujours pas, sa mère intervient : « Pour me faire plaisir… Tu pourrais quand même me faire plaisir, moi je te fais tout le temps plaisir, et puis là, tout le monde s’occupe de toi, moi il faut aussi que je m’occupe de ton frère. » De mon côté, je lui rappelle qu’il faut en effet qu’il parle de tout cela avec ses thérapeutes et que nous devons vite aller chercher Camille. Sa mère lui propose d’emporter trois carambars, mais Michel voudrait aussi d’autres bonbons. « J’en rachèterai », promet la mère mais, alors qu’il allait enfin mettre ses chaussures, elle ajoute : « Bien sûr, il n’a pas fait sa toilette. » Du coup, Michel va se laver la figure. Elle profite de ce temps pour me dire qu’elle a changé les canapés du salon, qu’elle a des lessives à faire, que son aîné est allé chez le pédiatre… Je rappelle alors à Michel, avec plus de fermeté, que nous sommes attendus. C’est ainsi qu’au bout de vingt minutes, Michel finira par se chausser pour partir.

De la maison au groupe thérapeutique

Ces trajets se suivent, mais ne se ressemblent pas. Les enfants peuvent être silencieux une fois et très bavards la semaine suivante. Nous essayons de suivre ces mouvements malgré tout en leur posant quelques questions pour favoriser l’échange. Mieux nous les connaissons, plus ils nous font spontanément profiter de leur conversation, évoquant ce qu’ils ont fait au cours de la semaine, parlant des objets qu’ils apportent dans le groupe, chacun sollicitant l’exclusivité de notre attention.

S’ils sont généralement calmes au cours de ce voyage, il est cependant arrivé qu’ils nous donnent à voir des signes d’angoisse. Par exemple, au début de l’année, Michel vérifiait le bon verrouillage de sa porte et serrait à outrance sa ceinture de sécurité. Camille, quant à elle, a parfois passé tout le voyage à appeler sa mère, qu’elle venait de quitter, sur un ton plaintif et monocorde.

L’arrivée dans le groupe

Elle est généralement chaotique et désorganisée. Si la voiture permet un rassemblement, le passage de l’ascenseur à la pièce où se réunit le groupe semble déclencher un éparpillement. Nous n’arrivons jamais tous les quatre en même temps dans la pièce car, si Michel se dirige posément vers le groupe après avoir pris le temps de poser son manteau à l’accueil, Camille, elle, vit difficilement cette transition. Soit elle commence à s’effondrer corporellement dans l’ascenseur, se laissant tomber mollement si bien que nous devons parfois la porter jusqu’à la pièce, soit elle file au contraire en courant vers le groupe avant même que la porte de l’ascenseur ne soit totalement ouverte, laissant derrière elle ceux avec lesquels elle est arrivée et saluant à peine les thérapeutes qu’elle retrouve. Elle les sollicite en revanche très rapidement dans le démarrage d’une activité, laissant peu de place aux gestes et aux paroles de retrouvailles que les thérapeutes lui adressent et encore moins à nos propres mots qui ponctuent notre départ de la pièce.

Camille a de plus en plus souvent manifesté ce besoin d’être portée de la voiture au groupe. Besoin d’être soutenue, contenue et maternée qui, du fait du rapproché intense qu’il occasionnait, suscitait en nous des sensations fortes. Ces moments de proximité étaient très brefs et s’éteignaient brusquement lorsque nous atteignions la pièce du groupe. Nous ressortions alors les bras vides, goûtant nous aussi aux frustrations de la séparation.

Lorsqu’il faut se séparer du groupe

À 11 h 30, nous frappons à la porte. Les enfants, pris dans leur activité, nous ignorent, et ce sont les adultes qui nous invitent à entrer. Nous avons alors le sentiment pénible d’interrompre quelque chose d’agréable et les enfants nous le font bien comprendre. Ils ont du mal à lâcher leurs dessins, usent de tous les stratagèmes pour prolonger la séance et quand, enfin, ils se décident à partir, ils emportent un objet issu du groupe (pâte à modeler, cailloux…). Cet objet, source de négociation avec les thérapeutes, semble signer leurs difficultés de représentation.

Michel se cache quand on arrive dans la pièce, il ne veut pas partir : « Le groupe est trop court, il faudrait qu’il commence plus tôt, à huit heures. » Il reste enfoui dans les coussins et les thérapeutes doivent le porter, malgré sa résistance, pour le sortir de la pièce. Une fois dans l’ascenseur, les enfants tentent de bloquer la porte, nous obligeant à nous interposer physiquement afin que ne soit plus empêchée la fermeture de l’appareil. Dans la voiture, Michel prend la place de la conductrice, et ne se laisse pas facilement déloger.

Sa sortie de groupe a souvent été cataclysmique, et sa colère semble être à la mesure de sa souffrance.

Dans ces moments-là, la séparation nous donne le sentiment d’être vécue par les enfants comme une extraction douloureuse. Nous pouvons voir comment ils gèrent la frustration liée à la fin du groupe : tendance à fuir dans l’excitation pour l’une, et pour l’autre raidissement du corps exprimant tension et angoisse, semblant court-circuiter toute possibilité de mise en mots.

Nous nommons alors pour l’enfant les affects que nous devinons au travers de ces mises en actes.

Le retour à la maison

Les trajets retour sont souvent agités. Les enfants ont tendance à annuler ce qui s’est passé dans le groupe : ils n’ont pas joué, le groupe était « nul ». Ils attaquent plus frontalement les accompagnatrices : ils donnent des coups de pieds dans les sièges, ou nous ordonnent d’aller plus vite. Ou bien, dans un mouvement contraire, Camille gémit, effondrée sur son siège, se plaignant de malaises somatiques : sensation d’étouffement, mal au cœur, envie de vomir, etc.

Camille donne des coups de pieds dans le siège de la conductrice, qui finit par arrêter la voiture. Camille dit : « Je ne veux pas rentrer chez moi, je voudrais être dans le groupe. » La conductrice lui explique qu’elle peut être en colère, dire cette colère, sans pour autant taper. Devant chez Michel, Camille lui pique son bonnet, après avoir dit qu’elle voulait monter chez lui, Michel ne s’étant pas montré très enthousiaste, Camille lui dit qu’elle lui garde son bonnet parce qu’il ne veut pas qu’elle monte. Elle insiste l’assurant qu’elle ne monte pas afin d’obtenir des bonbons que la mère de Michel a l’habitude de distribuer facilement. Après avoir demandé à Michel ce qu’il en pensait, et ayant eu l’autorisation de sa mère par l’Interphone, les deux enfants monteront avec une accompagnatrice et Camille redescendra, rieuse, avec cinq bonbons en main.

Dans la voiture, elle nous tourne le dos et regarde par la fenêtre arrière. Une fois arrivée, elle nous invite à monter chez elle.

Camille fait décidément tout pour que cette matinée ne soit pas vraiment finie.

Les retrouvailles avec les parents

Voici un aperçu longitudinal du retour de Michel dans sa famille.

Au début de l’année, il était convenu entre l’équipe et la mère de Michel que Violaine monterait avec lui jusqu’au seuil de sa porte. Lorsque sa mère ouvrait, il s’engouffrait immédiatement à l’intérieur et disparaissait aux yeux de Violaine que la mère retenait pour parler un peu.

Puis Michel a protesté, répétant qu’il n’était plus un bébé et qu’il était capable de monter tout seul. Au bout de trois mois d’accompagnement, en accord avec sa mère, nous l’avons laissé monter seul.

Mais, depuis quelque temps, sa mère l’attend en bas de l’immeuble pour aller faire les courses avec lui. Peut-être le contact avec une adulte manque-t-il à cette mère, qui a saisi là l’occasion d’un temps de parole informel, bref mais important pour elle.

Ainsi, à l’aller comme au retour, nous essayons d’aménager l’accompagnement des enfants, en fonction aussi des sollicitations des parents.

Accompagnatrice. Accompagnatrice ?

Nous restituons nos observations à l’occasion du temps de reprise et d’élaboration du post-groupe. Celles-ci, en effet, ne prennent sens que dans la mesure où elles sont inscrites dans le contexte du groupe thérapeutique et de l’histoire personnelle des enfants. Ce temps de reprise nous aide à mieux gérer les moments difficiles avec les enfants.

L’accompagnement de Michel, par exemple, n’a pas été une tâche aisée, pour plusieurs raisons : d’abord son agressivité ouverte à notre égard – il a passé les premiers mois à nous claquer toutes les portes au nez : domicile, hall, voiture, garage, groupe, etc. ; ensuite ses difficultés à venir, à se séparer du groupe, à partir se ressentaient clairement dans les accompagnements, et le climat d’incertitude qui régnait nous obligeait à une vigilance soutenue.

L’accompagnement proprement dit prend une heure (1/2 heure aller et 1/2 heure retour), et encadre la durée du groupe. Pourtant nous nous sentons effectivement mobilisées pendant les trois heures de la matinée. Nous « portons » dans notre esprit ces enfants, même lorsqu’ils sont dans le groupe. Nous anticipons, préparons, imaginons ce qui se passe pour eux. Cela peut expliquer la sensation de soulagement que nous éprouvons lorsque la dernière enfant est ramenée, alors que chute brusquement la tension maintenue tout au long de cette demi-journée.

Au travers de cette expérience, nous avons constaté que le terme « accompagnatrice » en englobe bien d’autres. Nous sommes, tour à tour, messagères, séparatrices, remplaçantes, trésorières, et nous représentons aussi une constante qui garantit la régularité de la présence des enfants.

Messagères, car nous sommes chargées de transmettre les informations entre le groupe et les parents (nous rappelons aux parents les absences éventuelles par exemple, et nous donnons aux thérapeutes du groupe les recommandations des parents concernant leur enfant).

Séparatrices, car nous venons chercher les enfants dans leur famille, puis nous venons les sortir du groupe. Nous sommes ainsi en première ligne pour recevoir les refus, l’agressivité des enfants, et l’ambivalence des parents. Pour nous, ce rôle ingrat a été particulièrement difficile à investir.

« Remplaçantes » : ainsi nous avait nommées Camille qui ne se souvenait plus de nos prénoms au bout de deux mois d’accompagnement. Elle mettait ainsi l’accent sur la difficulté à investir deux intervenantes qui quitteront l’Unité à la fin de l’année et qui, de plus, endossent le rôle de « tiers séparateur ».

Trésorières enfin, lorsque les enfants nous confient leurs « trésors », ceux de la maison ou ceux du groupe.

Pour les enfants, nous sommes les « garantes de l’entre-deux », les agents de la séparation, les habitantes d’un espace toujours en mouvement (la voiture, l’ascenseur) qui n’a de valeur que par rapport à ce vers quoi il mène. Ainsi, nous sommes davantage reconnues pour la fonction que nous exerçons que pour nous-mêmes, et nous devons accepter que la porte de la prise en charge thérapeutique nous reste close.

Il s’agit bien là de la fonction de « trait-d’union », terme utilisé par Myriam David pour qualifier ces accompagnements. Ces accompagnements constituent pour ces enfants un espace intermédiaire d’élaboration permettant un passage progressif de ce qu’il sont en train de quitter à l’anticipation de ce qu’ils vont retrouver (à l’aller comme au retour).

En tant qu’accompagnatrices, nous sommes porteuses d’une partie de la charge affective contenue dans l’espace-maison, tout comme celle contenue dans l’espace-groupe. En cela, nous n’aidons pas seulement ces enfants à faire le chemin de leur domicile à l’Unité, nous les accompagnons aussi dans l’élaboration de cet entre-deux, de ces moments de séparation et de retrouvailles. L’accompagnement est une passerelle qui offre l’opportunité de penser l’absence, en favorisant les liens, opportunité que les enfants ne peuvent pas toujours saisir, comme nous l’avons vu, tant ils ont du mal à se représenter l’objet.

Bien entendu, cette perspective de travail n’est pas dissociable de l’intérêt princeps de l’accompagnement, puisqu’elle permet la régularité de la venue des enfants à l’Unité, ce qui n’est pas négligeable lorsque l’on sait à quel point la continuité est importante pour l’efficacité d’un traitement à vocation thérapeutique.

Pillet, Violaine, et Marie Trastour. « Accompagner un enfant à sa séance », Enfances & Psy, vol. no 12, no. 4, 2000, pp. 47-52.

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